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Installation 2010 - Resonance 2, Territoires en mouvement - Galerie Collection, Paris

 

Resonance II - Daniela Schlagenhauf
Résonance 2, TEM 1a + 1b

 

Resonance II - Daniela Schlagenhauf  Resonance II - Daniela Schlagenhauf  Resonance II - Daniela Schlagenhauf
Résonance 2, TEM 2a + 2b       ;      Résonance 2, TEM 3a + 3b      ;      Résonance 2, TEM 4a + 4b

 

Resonance II - Daniela Schlagenhauf
Résonance 2, TEM 5a + 5b

Résonance 2

Écriture

Depuis plusieurs années les céramiques de Daniela Schlagenhauf se développent à partir de deux grandes directions, une approche des formes fondamentales de la nature et une autre à partir d’une relation singulière à l’écriture. Bien sûr les formes issues de la nature, comme les coquillages ou les vagues, étaient couvertes de signes, et les pièces qui portaient des signes plus porches encore de l’écriture étaient aussi traversés par des mouvements, ondulations ou torsions donnant naissance à des plis évidents. 
Une telle relation à l’écriture plonge au plus profond de la mémoire de la céramique. La terre constitue en effet un support capable de conserver les signes qu’on y a portés avec une bienveillance millénaire.
Et en effet, bien avant que certains signes ne se mettent à dire les sons qui sortaient de leur bouche, les hommes avaient déjà confié à la terre travaillée de leurs mains une infinité d’autres signes. Ces derniers évoquaient déjà des images intérieures, des schèmes mentaux de répétition, des ombres que le visible jette sur la surface du monde. Ils avaient déjà su transformer cette matière sur laquelle tous nous marchons et dont tous nous sommes faits, la nettoyer, lui donner forme, la cuire et ils avaient déjà sauté le pas qui conduit de l’usage au territoire représenté pas un schéma, une figure, une forme.

 

Modelage et modulation

Il faut aussi comprendre le mot écriture comme désignant toute pratique qui consiste à moduler, modeler et mouler, une matière avec les mains.
En un sens, la céramique est depuis l’aube des temps et donc bien avant l’invention de l’écriture proprement dite, une sorte d’écriture particulière qui dit le monde dans la mesure même où elle le construit.
L’histoire, celle des gestes, celle de la pensée, est marquée par une conception sensiblement limitée de la relation entre forme et matière. Ce schéma hylémorphique, qui considère la matière comme un support neutre sur lequel va venir s’imprimer la puissance même de l’esprit persiste à creuser ses galeries dans nos cerveaux.
L’expérience pourtant le contredit et si la philosophie avait su prendre en considération l’origine sociale de ce modèle, elle aurait sans aucun doute approché de plus près le mystère de la création. Il en va de même pour les créateurs qui trouvent dans leur culture des modèles à partir desquels il orientent inévitablement leurs recherches. La céramique est expérience directe de la relation entre forme et matière. Elle s’étend d’une limite à l’autre de cet univers dans lequel les mains oeuvrent.
Le travail de Daniela Schlagenhauf est tout entier tendu par cette interrogation sur la conception même de la création. Comme le fait remarquer Gilbert Simondon dans son livre, L’information à la lumière des notions de forme et d’information, « mouler est moduler de manière définitive ; moduler est mouler de manière continue et perpétuellement variable…/… Moulage et modulation sont les deux cas limite dont le modelage est le cas moyen. »
L’enjeu est simple. Il s’agit de s’ouvrir à une conception de la matière et de la forme dans laquelle elles ne soient pas deux principes opposés et hétérogènes mais bien deux ensemble de forces qui peuvent, sous certaines conditions, entrer en résonance.
Après avoir abordé la céramique à partir de deux directions opposées, faire se lever sous la main des formes issues du vivant et inscrire des signes sur une matière réceptacle, Daniela Schlagenhauf se met en quête de ce qui permettrait de relier ces deux approches, de ce qui permettrait de comprendre en quoi, si on les pensait autrement, elles se révèleraient être complémentaires.
C’est pourquoi plutôt que de chercher à capter des formes, elle a mis en place un procédé ou plutôt une procédure qui lui permet de rendre compte de ce qui se passe entre le moment de l’éveil de la forme et le moment où la matière se rend libre pour se mettre en mouvement, car comme le dit encore Gilbert Simondon, « la matière est matière parce qu’elle recèle une propriété positive qui lui permet d’être modelée. Être modelé, ce n’est pas subir des déplacements arbitraires, mais ordonner sa plasticité selon des forces définies qui stabilisent la déformation. »

 

Résonance

Depuis environ trois ans, Daniela Schlagenhauf s’est lancée dans une opération ambitieuse, repenser les conditions même de la relation entre matière et forme selon un processus dynamique.
Pour cela, on peut considérer qu’elle a non pas abandonné ses bas reliefs, mais qu’elle les a réduits, leur donnant une dimension non plus de support de signes mais de support et de signe en eux-mêmes. Ces petits morceaux rectangulaires sont devenus la matrice de sa nouvelle écriture. Étant à la fois forme, signe et matière, il devenait possible d’envisager de les relier entre eux selon un principe dynamique, celui-là même qui ne se contentait plus d’affleurer à leur surface mais de s’exprimer en eux. D’un autre côté, elle a extrait des formes issues de la nature, comme les coquilles et les vagues, l’idée de mouvement.
Il lui est ainsi devenu possible de considérer que ces deux côtés, dans la mesure où ils étaient désormais perçus comme des forces, pouvaient tout à fait se mettre en mouvement, se rencontrer et s’inventer un devenir commun, plutôt que de rester comme deux effigies à se regarder sans bouger de chaque côté des ruines du temps. L’un et l’autre pouvaient, enfin, entrer en résonance.

 

Principe d’engendrement des formes

Rendre sensible dans l’oeuvre achevée le processus même de la création comme rencontre de deux régimes de forces donnant lieu à des plis, des enchevêtrements et des états d’équilibre le plus souvent instables et non plus à des formes plus ou moins attendues et aisément reconnaissables, tel est le pari qu’elle fait aujourd’hui.
Elle a pour cela choisi de s’en remettre à un procédé qui ressemble beaucoup à une contrainte comme en ont inventé les écrivains de l’Oulipo. Ce procédé implique l’usage d’un module de départ, qui sera différent pour chaque grande série, l’ensemble portant le titre générique de Résonance.
Il arrivera que certaines séries portent un titre spécifique en plus de leur dénomination dans le système général des Résonances. Si Résonances I est en germination avancée, elle n’est pas réalisée. Seule Résonance II est en cours. Elle porte un titre spécifique, celui de Territoire en mouvement. Résonances III est envisagée avec précision et les autres ne sont pas encore déterminées. Cependant, elle sait qu’elle en a pour plusieurs années d’exploration pour appréhender toute la richesse que ce procédé laisse espérer.
Le module Résonances II, Territoire en mouvement est donc une feuille de porcelaine-papier de six kilos. En son état de base, elle fait 130x55 cm. Cette feuille, qui nous rapproche du livre, mais d’un livre dans lequel les signes seraient inhérents à la page même, peut être découpée de mille manière. Le principe adopté ici, c’est de la découper et d’agencer les morceaux découpés d’une manière nouvelle à chaque fois. Cependant, il n’y a pour chaque module que deux variations possibles qui fonctionnent comme des couples ou plutôt des couplages différents des mêmes éléments de base.
Les modules a sont enroulés en simples tubes, mais ont un diamètre variable selon la longueur des bandes et les modules b sont pliés, lovés sur eux-mêmes, le diamètre de la forme finale étant alors évidemment plus petit que le diamètre de la première forme.
La découpe et l’assemblage se font selon un principe de division simple. La feuille de départ est divisée en deux et toujours dans le sens de la longueur. La seconde fois la feuille est divisée en quatre. On aura ainsi soit quatre morceaux collés les uns à la suite des autres. Pour que cela tienne, il faut former soit des anneaux, soit des plis, qui deviennent soit des colonnes, soit des lignes sinueuses se repliant et se lovant sur elles-mêmes.
Il en ira de même jusqu’au cinquième couple de Territoire en mouvement où là, on se trouve devant un problème complexe quant à la possibilité de faire tenir les longues bandes qui sont générées par le découpage et le collage. Il faut pour que « ça tienne » serrer les bandes au maximum. Cela donne naissance paradoxalement à des pièces de petites tailles lors même que les bandes sont, elles, d’une grande longueur.
La série Résonances II Territoire en mouvement peut être classée de la manière suivante :

Résonances 2, T E M 1a + 1b pas de découpe 55cm sur 1.30m
Résonances 2, T E M 2a + 2b divisé par 2, soit 27.5cm sur 2.60 m
Résonances 2, T E M 3a + 3b divisé par 4, soit 13.8cm sur 5.2m
Résonances 2, T E M 4a + 4b Divisé par 8, soit 6.9cm sur 10.40cm
Résonances 2, T E M 5a divisé par 24, soit 2.3cm sur 31.20m T E M 5b, divisé par 72, soit moins de 8mm sur 93.60 m.

Le mouvement est contenu dans ce geste répété de découpe et de collage. En partant de cet élément, les bandes sont de plus en plus petites. Il y a un risque alors, c’est que si la bande est trop longue et donc trop fine, mais aussi trop large et trop haute, ça ne tienne pas et qu’elle casse. Pour éviter ce danger, il faut donc, quand les bandes sont larges les faire tenir autour d’un centre vide assez grand en les enroulant, mais trop pour qu’elles ne s’effondrent pas, et lorsqu’elle sont très fines, les serrer les unes sur les autres et donc rétrécir la pièce en largeur. En effet, plus la pièce devient petite, plus elle est dense. Moins elle est dense, plus l’anneau est large.
Dans Résonances II, Territoire en mouvement, la première pièce est comme un livre aux pages pliées et la seconde et un anneau qui semble s’enrouler autour de l’œil d’un cyclone absent. Dans Résonances II, 5a et 5b, dernière étape du procédé, on a d’une part un cube et d’autre part un œuf.
Le premier est fait d’une bande de 31,2 m de long pour un ruban de 2,3cm de largeur et réussit à tenir en prenant la forme de cube. La pièce 5b est un œuf, sorte de figue emblématique de la genèse même. Cet ensemble est en quelque sorte une brebis galeuse dans la série. Il ne suit pas les divisions répétées des couples, mais, d’une certaine manière, n’en fait qu'à sa tête.
À travers ces deux pièces s’affirme le fait que la matière n’est pas passive mais bien active. En tant que potentiel de forces, il apparaît qu’elle peut libérer des processus qui échappent en quelque sorte à la main de l’homme. La pièce Résonances II Territoire en mouvement 5b est ainsi devenue une sorte de quenouille, un fil enroulé sur lui-même semblable à une pelote de laine. Cette pièce est de facto la plus petite de la série bien qu’elle soit faite avec la bande la plus longue puisqu’elle atteint 93,6 m de longueur pour une largeur de 8 mm.
Daniela Schlagenhauf sait déjà que le module de Résonances I sera une feuille de 50cm sur 20cm. Elle connaît aussi le principe qui permettra de faire évoluer l’ensemble. Il sera différent puisque basé, lui, en plus sur un jeu de couleurs. Elle travaillera les feuilles recto verso avec deux couleurs, toujours les mêmes, le bleu et le jaune sans doute. Avec des formes en tuyaux, c’est-à-dire avec un principe d’enroulement, elle pourra engendrer plusieurs dizaines de pièces qui s’enrouleront et se dérouleront sur elles-mêmes par jeu de relation et d’opposition entre les surfaces colorées qui apparaîtront alors parfois en surface parfois à l’intérieur selon un schème infiniment mobile.

 

Territoires en mouvement, Résonance 2

Le territoire est bien sûr une portion de la surface de la terre sur laquelle telle ou telle espèce peut vivre. Mais pour être un territoire, il doit avoir été constitué par cette espèce vivante, comme un domaine qu’il connaît suffisamment pour pouvoir y repérer les dangers et en leur absence pour pouvoir en quelque sorte s’y sentir à l’abri. Le territoire est le domaine matériel de dimension variable dans lequel un individu peut se sentir suffisamment libre pour pouvoir y déployer ses processus mentaux et psychiques qui ne relèvent pas immédiatement de la survie.
En nommant Territoires en mouvement cette série, elle ne vise donc pas seulement à faire de la céramique au sens de réaliser des objets ayant telle ou telle forme, mais à ouvrir la céramique sur ses dimensions intimes les plus riches.
Pratique qui remonte à la préhistoire sinon plus loin encore, la création de formes à partir de matériaux extraits de la nature et à partir de la terre en particulier, est une activité qui mobilise en nous des centres de notre mémoire la plus profonde. En ce sens, elle nous relie de facto à ces territoires d’avant l’histoire, à ces espaces le long desquels il était possible d’aller sans crainte et ainsi de laisser filer le cours des idées, des images, des émotions, indépendamment de toute utilité. Ce sont de tels moments de repos matériel qui ont permis l’existence et le déploiement en l’homme de la pensée, la possibilité de se confronter à lui-même, la possibilité de faire naître des formes de ce monde vivant qui l’entourait à partir des gestes de son corps et de peupler ce monde des formes qu’il avait crées.
C’est vers ces strates des plus anciennes mémoires vibrant en nous que nous conduisent les œuvres de Daniela Schlagenhauf. Elles nous rendent perceptibles, à la fois le territoire au sens concret, matérialisé par la feuille de papier de porcelaine de départ, et le territoire au sens psychique, de domaine à partir duquel la complexité du monde réel et celle du monde mental peuvent être investies par des forces congruentes. C’est le principe de découpe et de collage qui en constitue l’arcane.
Le territoire, c’est le domaine en mouvement dans lequel des éléments divers entrent en résonance. Et ce qu’elle vise à nous faire percevoir, ce n’est pas la forme finale, mais la répercussion des échos, l’infinie variation de ces moments, souvent fugitifs, durant lesquels les forces à l’œuvre se rencontrent et s’accordent pour donner naissance à une forme individuelle, unique.
Il faut ici, laisser de côté la conception de la céramique comme travail d’un esprit et de mains qui permet à une matière souple mais considérée comme plus ou moins inerte, de prendre une forme déterminée à l’avance dans l’esprit de celui qui travaille. Pour échapper à cela il faut donc se donner une sorte de principe temporel de mise en mouvement des éléments qui peut métaphoriquement et concrètement être autonome ou faire sentir l’autonomie des éléments et des forces avant qu’elle ne prennent forme.
Ainsi ces territoires en mouvement nous font-ils envisager ce qui se passe au cœur de la relation entre les potentialités de la matière et les puissances encore en sommeil de formes possibles.
Chaque œuvre signale moins une individualité préformée dans l’esprit de l’artiste que la tentative de saisir comment une entité unique peut advenir à partir de processus en métamorphose constante.
Il faut donc mettre le processus en marche et d’une certaine manière, alors il avance tout seul. L’artiste est celui qui sait capter ces résonances et les faire exister de manière durable bien qu’elles soient en fait des états transitoires de la matière en devenir de forme et du devenir matière d’une forme encore en sommeil.
Il y a congruence ou non, il y a équilibre ou rupture, il y a plissement et enroulement, dépliement, tassement, bref nous sommes au cœur du jeu même des forces qui animent et la matière comme force potentielle mise en action et la forme comme réservoir de mouvement pouvant devenir visibles.
En jouant aussi avec les couleurs et les signes, elle donne à ses œuvres une dimension supplémentaire qui prend en compte la complexité de notre relation au monde. Nous sommes gens des signes et du sens, mais nous avons oublié comment ils se sont formés. Ils ne sont pas tombés du ciel, mais ils sont nés d’un long processus. En jouant avec les couleurs et les marques qui semblent surgir de la matière même et signaler son devenir signe et sens, Daniela Schlagenhauf nous fait entrer dans le monde des mutations constantes qui, pour être efficaces, doivent cependant avoir lieu dans un cadre restreint. C’est cela qu’elle tend à mettre en œuvre, et le moindre de ses talents n’est pas d’avoir trouvé processus et procédés selon lesquels faire parler le devenir, mais bien de savoir les faire tenir, là devant nous, ces morceaux de devenir qui, parce qu’ils auraient été comme saisis directement dans l’instant d’une métamorphose, nous diraient un peu du secret de ce qui se passe depuis toujours dans les entrailles de la terre, dans les plis du vivant, dans les arcanes de notre cerveau.

Jean Louis POITEVIN, Août 2010

 

 
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