Galerie 

 

Installation 2011 - Resonance 3, La vie sur un fil - Museum Schloss Glücksburg Röhmild, Allemagne

Resonance I - Daniela Schlagenhauf

Résonance 3

Le territoire, c’est un domaine en mouvement dans lequel des éléments divers entrent en résonance. Ici, près de Buchenwald, Daniela Schlagenhauf a pu en éprouver la dimension à la fois vivante et mémorielle et approcher, dans « la méditation d’un lieu », des forces qui restent le plus souvent en sommeil. Elles ont traversé son corps, sont venues murmurer à son esprit quelques paroles indéchiffrables. Et l’infinie variation de ces moments, souvent fugitifs, de ces résonances profondes mais souvent souterraines ont donné lieu à une série particulière d’œuvres dans lesquelles se répercutent les échos des puissances de la terre et les accents nés des mouvements de la main de l’homme.

Bruissements des hêtres
En résidence au IXième Symposium de Céramique à Römhild, Allemagne, Daniela Schlagenhauf s’est rendue un soir, au soleil couchant, dans la forêt de Buchenwald. Attentive aux micro-événements qui peuplent la forêt. Elle a entendu non pas des voix humaines mais la voix des hêtres, leur bruissement, leur tremblement. Et elle l’a écoutée. Ils sont les seuls êtres sortis indemnes, en quelque sorte, de la grande lessiveuse de l’histoire. Toujours en même temps partout et nulle part, des fantômes hantent ces lieux et font écho à une histoire qui déjà se mêle à la terre.

Que ce n’est pas la nature seule qui s’exprime à travers les arbres, mais le long travail de transmutation du sang et de la mémoire en forces vives, on peut le ressentir ici plus fortement qu’ailleurs.

La langue française offre, par la puissance de ses assonances, la possibilité de penser un glissement qui, nous faisant aller et venir de l’être au hêtre et du hêtre à l’être, produit comme un raccourci mental écrasant la mémoire et la libérant dans le même mouvement.

La série d’œuvres que Daniela Schlagenhauf a produite ici est tout entière portée par ce croisement de forces jouant le rôle d’un chiasme libérateur. Elle a réalisé un ensemble d’une trentaine de « tissus » blancs qui ont tous vocation à être suspendus sur un fil, comme autant de témoins muets d’une grande lessive paradoxale. Muets ? Non, car ces « linges » sont couverts d’un texte manuscrit variant à chaque feuille et rendu illisible par le travail du hasard, ce frère de lait du dieu temps qui plisse, efface, fait renaître et enfouira encore dans le dédale des plis ce que la main des hommes inscrit sur le dossier des rêves. Mais aussi, inscription violente et testimoniale, chaque tissu blanc est marqué d’un tampon rouge sur lequel est inscrite la date de sa fabrication.

Ces tissus accrochés à leur fil sont à la fois comme des spectres, des chemises désertées par les corps qui les portèrent, des suaires qui évoquent la mort et des palimpsestes d’oeuvres d’auteurs inconnus. Pourtant, au milieu de ses spectres blêmes, deux tissus rouges se sont glissés. Ces deux-là sont aussi plissés de hasard, mais ils gonflent comme voiles au vent, ils suintent comme plaies béantes, ils parlent comme livres ouverts, ils laissent entendre la voix des hommes disparus dans le bruissement du vent. Les feuilles des hêtres dansent la même danse que l’être, que les êtres qui sont toujours à chaque instant du temps à la fois présents et absents.

Dynamique de l’être
De cette lutte interminable entre ces modes de l’être au monde, vivant, mort, renaissant, encore vivant et à nouveau voué à la mort pour renaître encore, Daniela Schlagenhauf tire une œuvre qui s’inscrit, par un écart inspiré, dans la logique de ses Résonances. Elle a pour ambition de conjuguer et de repenser les conditions même de la relation entre matière et forme selon un processus dynamique.

C’est le cœur de cette dynamique qui est évoqué ici par ces éléments suspendus entre ciel et terre. Ces tissus évoquent en effet non seulement des corps absentés par leur signalement même, mais aussi des âmes errantes et sans patries. Cette dynamique tient en ceci que la transmission du sang dans la pâleur du souvenir y apparaît comme le double évocateur de la transmission de la mémoire dans la chair des hommes. Inlassable, les forces de la vie semblent toujours combattues par d’autres forces, qui elles visent, semble-t-il, à effacer, à nier, à tuer. Si nous savons qu’elles ne gagneront pas, nous oublions souvent qu’elles ne cèdent jamais et qu’elles aussi renaissent, couvertes de cendres mais brûlantes.

Blanc, rouge, le feu couve dans ses tissus suspendus qui évoquant la vie sur un fil ne cessent de nous rappeler, en effet, que la vie, toujours, ne tient qu’à un fil.

Jean Louis POITEVIN, Septembre 2011

 

 

 
made by Aloe Schlagenhauf.
All rights reserved