Poésie 


Le champ des écritures

 

 
à Daniela Schlagenhauf,

sur son œuvre de céramiste

 

 

Signes et volumes métissés

Les écritures fleurissent les formes

Les formes sertissent les écritures

 

Au commencement est l’argile pétrie

Entre mains et eau

 

D’abord la boue

Ensuite le feu

 

Des mots de boue naissent

Annoncent l’entrecroisement des sens

Leur désorientation

 

Puis tentative de déchiffrement du

                                 Sens hermétique

        Indéchiffrable

                     Contenu dans les friches

                     Langagières du monde

 

L’essence du langage

          Entre matières et signes

          Dans les formes

                                     offerte

 

Dans l’ordre du langage

Debout les mots

          Cachent leurs sens

          Pas encore dressés par le feu proche

 

Langage d’avant les langues

     Juste avant le babil des oiseaux

     Juste avant l’envol des sonorités

     Juste avant le riant barbarythme des nuées de lettres

     Juste avant l’errance des paroles

 

          Un phantasme de Babylone lentement

          Point à l’horizon du monde

          Défiant les barbares modernes

          Telle une brassée solaire de mots

                     Pas encore inventés

          Dont les céramiques sont les recels

          Les conservatoires fragiles

 

                    

                     De Sumer en Berbérie

                     Gisent les signes étranges

                     Dont les incantations d’humanité

                     Sont audibles par ceux qui le désirent

 

Monde d’avant la parole

     Comme si l’écriture précédait la parole

     Comme si l’écriture délimitait les territoires de langues

     Comme si dans les mélanges de terres

          Bientôt passées au feu

     Palpitait la matrice

     Du langage d’où les langues

     Par sublimation émergeront        

     Se libèreront du minéral

     Fleuriront dans les

     Bas reliefs Cubes Stèles Coussins Boucliers

     Rouleaux Cailloux Coquillages Vagues

                     Ces formes données

                     A la matière

 

Coquillages

     Plis de chairs

Mondes secrets

Entr’ouverts

     Vulves lisses douces

Creuset de l’écriture

Origine des langues

D’où naissent par métamorphose

 

Les rouleaux

     Ces parchemins émergés des sables où

     La mémoire tient la vie des mots

     Au secret dans l’oxydation du fer

En lentes décantations

Dans le champ des écritures

Où le temps voile et dévoile

L’infini langage de l’artiste

Comme l’éclosion du minéral au végétal

 

Langage matriciel d’avant les langues

     Juste avant l’éparpillement

     Juste avant la délivrance

          Dans le temps des créations

                     Picturales

                     Minérales

                     Poïétiques

     Juste avant la vacance du

          Silence

     Où à l’épreuve du feu

     Se forge la parole

                     Fleur de l’écriture

         

 

 

Quand la redondance du sens

Enroule le mot

Dans le nœud de la gorge

Juste après la vision

     De l’origine du langage

Dans les bas-reliefs

          Prototype

Où tout est rassemblé

          Des matières mêlées

     Jusqu’aux brimborions de porcelaine

     Jusqu’aux escarbilles de grès

          Pris dans le tourbillon

Les noirs du fond aussi instables

     Que la lumière

Aussi stables que le velours

Quand les lignes lient et délient

Les paysages suggérés

Dans la discrétion des pigments

Les noirs invitent le regard à se perdre         

Dans leurs terres abyssales

        

          S’écoule la liquidité du sens

          Dans leurs profondeurs

                     Alors qu’on a cru le cerner

          Tant le foisonnement des écritures

          Façonne un univers qui donne le vertige

 

Entre voir et dire

Eclôt une langue en gestation

     Le temps du décryptage

     Après la crispation

     Dans la chimie du feu

Alphabets pris dans le creux

          le relief aussi

Où les mots scories

Débris du temps

Composent une renaissance

Du verbe

Mots Peuples d’argiles

     De porcelaine

     De métal

Noués dénoués

Emmêlés

Métissés

 

Genèse de l’écriture

Antécédence de la graphie

 

Danse le langage

Dansent les mots

     Glyphes en fleurs

     Nées de la gangue

 

     Fleurs outrées des cailloux

          Veinés de sens

                              Aux confins du minéral

     Et aléas des terres entrelacées

 

Dans leur moie creusée

Quels secrets d’écritures

Les tablettes blanches protègent-elles

 

Creuset des formes

     Où s’annoncent les coussins

     Parfaites pierres géométriques où l’écriture

     Inscrit non en leur cœur mais

     Sur leur peau l’énigme de ses sens

     Aussi impalpables

     Que les grains de sable effrités

     Dans le vent temporel

 

L’artiste œuvre aux floraisons du monde

     Enroule son langage

     Le plie le déplie

     Le tord l’entortille

     Le redresse    

     L’incurve

 

Quête incessante et insensée

La forme s’érige en stèles

Où s’échangent les lettres

Le geste s’élargit s’amplifie

Oblige la forme à s’agrandir aux cubes

Qui par amoncellement

S’élèvent en hautes tours

Que protègent les boucliers

Où entre convexe et concave

L’incurvation déroule les écritures

Réelles et inventées

En un mouvement onctueux

D’égouttement des sens

 

Courbures des vagues inversées

Qui annulent leur contrariété

Vagues où la beauté naît

De l’équilibre et de la rupture

Des mots oiseaux

     Visibles

Dont ceux qui le désirent

Ecoutent le bruissement

Leurs envolées

     Mirobolantes

Les mots chantent l’air de l’oiseau

     L’élément

     L’aile-aimant l’air

 

Le mot touché du doigt

     Perçu puis prononcé

Est l’oiseau en son envol

Dont il reste l’empreinte des lettres

Dans l’argile que le feu rend

     Immémorial

 

Comme autant de traces d’oiseaux

     Signes aléatoires

     Aux sens premiers

L’artiste invente  donne forme

Au projet illusoire du poète

     Atteindre le cœur même du langage

 

D’un style à l’autre

Les traces du stylet

Comme une prise de becs

Dont on mesure la plastique

Puis la fragrance

Et l’harmonie flagrante enfin

Dans le fourmillement des signes

 

Les vagues immortalisées

Cernent un monde

Dans leur formes épurées

Où toutes les autres en gestation

Attendent la main qui les épanouit

 

Dans la double vague

D’où s’élèvent les mots oiseaux

Quelques empreintes figées

     Sur leur crête

Comme une écume

Laisse au chant océan

La liberté d’éployer la beauté

En arabesques insaisissables

 

Dans ces écrins de terres cuites celées par le feu

     Chaque oeuvre palimpseste d’une autre

affleure la quête toujours recommencée

Des infinies

                         Langues Babel

 

Jean-Louis Clarac